« 1 août 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 127-128], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6736, page consultée le 27 janvier 2026.
1er août [1837], mardi matin, 9 h. ½
Bonjour mon petit Toto bien aimé. Penses-tu à moi ? M’aimes-tu et ferons-nous notre
voyage ? C’est bien le moins que je m’occupe jour et nuit de cela puisque c’est à
peine si je te vois. C’est ce qu’on appelle mâcher à vide1. Le temps est mauvais ce matin et j’ai mal à la tête, toutes choses
encore plus désagréables quand on est seule. Jourpa. Je n’ai plus le courage de te dire que je
t’aime. Il me semble que cela ne te faita plus rien. Tu es blasé là-dessus autant que de moi. Je suis si
triste ce matin qu’il est probable que je vais dire un tas de bêtises. Je te prie
à
l’avance de me les pardonner car après tout ce n’est pas ta faute si tu ne m’aimes
plus.
J’aurais voulu voir Mme Pierceau aujourd’hui afin qu’elle me fît ou me
taille une chemise de flanelle au moins. Il m’est presque impossible de m’embarquer
avec des chemises qui ne tiennent plus ni d’un côté ni de l’autre. Il serait peu
agréable de passer son temps à se raccommoder. En même temps je me pendrais mon
chapeau chez Girard mais Bernard ne vient-il pas encore ce soir ? Alors ce
sera pour une autre foisb.
Pensez à moi mon petit homme et aimez-moi si vous pouvez. Je vais vous aimer moi de
toutes mes forces et de toute mon âme. Je voudrais bien baiser vos belles lèvres roses
et tout ce qui en dépend. J’ai bien faim et bien soif de vous. Il y a bien longtemps
que vous n’êtes venu déjeuner.
Juliette
1 Mâcher à vide : se repaître de fausses espérances (Littré).
a « fais ».
b « autrefois ».
« 1 août 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 129-130], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6736, page consultée le 27 janvier 2026.
1er août [1837], mardi soir, 7 h. ½
Pauvre cher petit homme, tu travailles, tu ne te plains pas, tandis que moi si j’osais je me plaindrais bien fort. Je me plaindrais de ne pas te voir, je me plaindrais de ne pas utiliser le reste de mes belles années qui tombent sous mon arbre comme des fruits trop mûrs que personne ne se soucie de cueillir. Je me plaindrais de toi à toi. Je me plaindrais du sort qui fait que nous aimant de toute notre âme nous pouvons à peine nous donner le temps que les indifférents et les stupides donnent à l’amour. Mais à quoi serviraient mes plaintes ? À rien si tu ne m’aimes pas, à t’affliger si tu m’aimes comme je l’espère. Il vaut donc mieux se taire et attendre. D’ailleurs notre petit horizon de bonheur se rapproche. Peut-être y serons-nous bientôt. Il ne faut donc pas se décourager. Je t’aime mon cher adoré. J’ai pris aujourd’hui une espèce de bain russe, c’est-à-dire que je me suis plongée dans une colère bouillante en lisant l’article du MAUVAIS serin1, et puis au lit. Je me suis bien épuré l’âme dans cet article si frais, si limpide et si suave de ce monsieur E. [A. ?]2. Tout cela a fait un contraste dont je me trouve très bien. Je t’aime plus que jamais. Je t’adore. Je baise tes pieds adorés. Je baise tout ce qui peut se baiser et j’adore ton âme à genoux. Soirpa. Soir To.
Juliette
1 Allusion qui s’appuie sur un jeu de mots fondé sur le savoir ornithologique : certains serins sont en effet dits « mauvais » lorsqu’ils présentent un caractère agressif, tuent les femelles, cassent ou mangent les œufs. Sous cette appellation de « mauvais serin » Juliette désigne fort probablement l’un des critiques hostiles à Hugo et qui ont rendu compte des Voix intérieures durant les derniers jours : soit Gustave Planche qui vient de publier un article dans la Revue des deux mondes, soit Jules Janin pour sa recension au Journal des débats.
2 Initiales de l’auteur d’un article positif sur Les Voix intérieures, dont le nom reste à élucider.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
